LES CISEAUX D'ANASTASIE

 

 Anastasie

Tout le monde la connaissait sous le nom d'Anastasie, allez savoir pourquoi. Alors que la censure sur la presse avait disparue en 1881, la censure dramatique restait un passage obligé pour toutes les œuvres destinées à être données en public, pièces de théâtre et chansons. Les directeurs de salles étaient dans l'obligation de fournir une copie de leurs textes avant les représentations.

Les censeurs, pardon, les « inspecteurs des théâtres », étaient quatre. Quatre pour lire plusieurs milliers de textes par an, pièces ou chansons, mais aussi pour assister à des centaines de représentations ! On imagine que leur jugement ne pouvait être qu'expéditif.
Et comme la censure n'était encadrée par aucun texte légal, il leur appartenait d'apprécier ce qui était convenable ou non. La censure était certainement un bon reflet de la mentalité des classes moyennes.

 

Tout ce qui pouvait porter atteinte à la vie publique, à la religion ou aux bonnes mœurs pouvait être biffé d'un trait de plume et marqué d'un impitoyable « à modifier ».

L'actualité politique était évidemment un sujet très sensible. Mais aussi l'honneur de la police et de l'armée. On pouvait donc se moquer de la simplicité du villageois ou du troupier, mais surement pas douter du zèle de la police ou ridiculiser un officier. Et nombre de vaudevilles mettant en scène des militaires n'ont pu être joués qu'à la seule condition qu'on n'y voit aucun uniforme.

Le contrôle des bonnes mœurs était sévère. Pour ne citer que cet exemple, l'adultère, pourtant source inépuisable de situations comiques, ne pouvait être évoqué, ne serait-ce que par une discrète allusion. C'est ainsi que dans telle revue de l'Alcazar, deux scènes ont été entièrement censurées au seul motif que Polin devait y raconter comment il avait séduit une cantinière, venue le rejoindre en Amérique.

Bien sûr, les jeux de mots grivois passaient mal, et on ne pouvait pas évoquer une villégiature dans un petit trou pas cher. Plus curieux, il y a des détails de vocabulaire dont on imagine mal la portée subversive: des mots comme se bouffer le nez ou polisson sont censurés! Et pourtant on acceptait des laisse moi r’garder tes gros nichons et autres subtilités du même acabit…

 

Cela dit, les auteurs savaient très bien s'accommoder de la censure. À une chanson un peu leste, ils ajoutaient deux ou trois mots franchement trop crus, que les censeurs étaient obligés de supprimer. Du coup, le reste passait ! Ou alors, ils écrivaient un texte irréprochable sur le papier, mais qui prenait tout son sens avec le jeu de l'artiste…

Ainsi, le célèbre Trou de mon quai de Dranem a pu passer la censure sans aucun problème ! Et les exemples où la censure a été piégée abondent. On pouvait donc se régaler de chansons comme Un voyage en Italie, dont le refrain est loin d'être innocent (« vas-tu rester longtemps sur l’ Pô ? »…), ou bien comme Le scieur de long, scatologique d'un bout à l'autre (« J'ai tout l’ temps envie d’ scier »…), pour peu qu'on les écoute comme il le faut.

On connaît aussi les démélés d'Yvette Guilbert avec les censeurs. Elle réussit à faire passer son répertoire grivois en remplaçant les mots trop crus par des murmures et des toussottements… certainement bien plus suggestifs que le texte d'origine !

 

Ardemment défendue par ceux qui voyaient en elle le seul moyen de garantir la moralité publique, vilipendée par ceux qui y voyaient une entrave aux libertés fondamentales et un frein à la créativité, la censure dramatique a fait l'objet d'interminables débats. On en trouve des traces fréquentes dans la presse de l'époque.

Ce n'est qu'en 1906 que la censure dramatique a fini par disparaître. Très discrètement, sans même qu'on ait le courage de faire une loi. On a juste supprimé le budget correspondant.

 

Reste le côté bénéfique de la censure: ce sont ces centaines de cartons, conservés aux Archives Nationales, qui contiennent les manuscrits des pièces et des chansons. On peut y découvrir le texte original et les modifications apportées par la censure. Un véritable trésor pour l'étude ce ces textes, dont l'intérêt pouvait sembler trop éphémère pour qu'ils soient édités, mais qui constituent aujourd'hui un miroir passionnant de cette époque.

 

 

 

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Une première version de ce texte est parue sur le site De la Belle Époque aux Années Folles