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LA REVUE AU CAFÉ-CONCERT

 

 

À la Belle Époque, les revues sont devenues des spectacles grandioses, que les principaux cafés-concerts se devaient de donner en fin d'année. La mode en étaient telle que, d'abord jouées en décembre pour clore l'année, elles ont finies par être programmées en toutes saisons.

Les grandes revues se composent fréquemment de deux parties, ou tableaux, ce qui laisse la place à un entracte. Une multitude de personnages se succèdent d'une scène à l'autre, ne serait-ce que pour une ou deux répliques, rappelant au public tel événement majeur ou tel fait divers ayant marqué l'actualité cette année-là. Que l'actualité soit politique, sportive, judiciaire ou culturelle, rien n'échappe à la revue. Mais une part plus importante est souvent laissée à l'actualité des théâtres.

L'ensemble est conduit par un couple d'artistes, le compère et la commère, qui introduisent les personnages et qui, par leur jeu, donnent un fil conducteur à l'ensemble.

La revue est un grand spectacle. Elle peut durer plusieurs heures, ce qui la distingue des pièces auxquelles est habitué le public du café-concert. La mise en scène en est élaborée et les très nombreux personnages ont des costumes qui peuvent être somptueux.

Dans ces œuvres sans aucune prétention littéraire règne surtout la bonne humeur. On en attend tout au plus des couplets agréables à entendre, le plaisir de voir égratigner quelque célébrité ou encore un calembour… La plupart des allusions qui émaillent le spectacle nous échappent aujourd'hui, car leur compréhension réclame une bonne connaissance de l'actualité.

 

Cette page présente quelques une des revues annuelles qui ont été données aux alentours de 1890. Le choix est partial, mais est assez représentatif des grandes revues de l'époque.

Nous donnons ici une brève analyse, et surtout une transcription (partielle) de plusieurs de ces revues. Ces morceaux choisis donneront une bonne idée de la façon dont était construit ce spectacle d'un genre si particulier. Les règles suivies pour l'édition des textes sont ici.

 

 

Notons qu'il a aussi existé des revues courtes, par exemple sous forme de monologue ne mettant en scène qu'un seul personnage. On en trouvera un bon exemple avec Exempt de service (1903) (analyse et texte à venir), publiée dans Paris qui Chante. On en trouvera aussi une copie sur ce site.

 

 

 

© 2012 - JFC

Le texte de ces revues n'a jamais été édité, et l'ensemble a donc dû être transcrit à partir de copies manuscrites. L'orthographe et la ponctuation ont été respectées, sauf erreur manifeste.

Le cas échéant, les passages censurés ont été transcrits dans le corps du texte, les modifications apportées par la censure figurant en note.

Dans la mesure du possible, des notes apportent un éclaircissement sur les nombreuses allusions figurant dans les dialogues. Certaines restent encore obscures, toute aide sera la bienvenue !

De larges extraits sont proposés ici, représentant pour chacune des revues environ un tiers du texte complet.

© 2012 Jean-François Chariot pour tous les textes
© Gallica pour toutes les illustrations

Revue de l'année 1886, de Louis Péricaud, créée au Concert-Parisien en novembre 1886.

Pour une fois, le compère mène seul la revue. Créée tôt dans la saison, celle-ci a été ensuite été remaniée pour coller au plus près à l'actualité.

De quoi parlait-on en 1886 ? Du Pont Neuf qui s'est affaissé, du recensement, de la carte postale fermée qui permet de mettre à l'abri sa correspondance, du port de la barbe qui devient obligatoire dans l'armée, de l'impôt sur le revenu dont on parle depuis longtemps, de la future Tour Eiffel, de la mode du jeûne volontaire (d'où le titre), de l'invention de la balance automatique, du mouillage du vin, de l'hypnotisme et de bien d'autres choses.

La revue, qui n'a pas d'entracte, s'achève par l'évocation de quelques succès récents du théâtre.

Revue de l'année 1886, de Hermil et Numès, créée à l'Éden-Concert en décembre 1886.

Le premier tableau évoque les actualités, faits divers ou attractions du moment.
Ensuite, deux brefs tableaux précèdent l'entracte. Le premier s'inspire de la visite du prince africain Karamoko à Paris. Le second, aux allures patriotiques, met en scène des militaires chantant longuement leur amour pour la Patrie…

Enfin, le dernier tableau est une succession d'allusions à une quinzaine de pièces données dans les principaux théâtres parisiens à l'automne.

Quels sont les faits marquants de 1886 ? C'est d'abord l'affaire Sombreuil, du nom d'une demi-mondaine qui avait eu une liaison avec un député et dont les journaux avait fait leurs choux gras.
Et puis la grève des mineurs de Decazeville, l'introduction du volapük, l'inauguration du Cercle militaire, la canal de Panama, la mode du jeûne volontaire, l'impôt sur les pianos, l'obligation du port de la barbe dans l'armée, le centenaire du chimiste Chevreul,…

Revue de l'année 1887, de Hermil et Numès, créée à l'Éden-Concert en décembre 1887.

Le premier tableau passe en revue les événements de l'année, qu'ils soient importants comme l'éviction du général Boulanger et le rapprochement franco-russe, ou simples faits divers. Suit un intermède avec ballet, puis le second tableau, plus bref, qui ne fait référence qu'à l'actualité théâtrale récente.

Qu'apprend-on de l'année 1887 ? Qu'il y eut une exposition destinée à promouvoir la bière française, qu'une riche héritière avait organisé un faux enlèvement, qu'un tremblement de terre avait secoué l'Italie, que les parisiens étaient gênés par les travaux du métro et la rénovation des égouts, ou encore que la mode était au spectacle tzigane…

Revue de Julien Sermet, créée à l’ Éden-Concert en décembre 1888.

La revue débute par une confrontation entre la chanson classique, celle-là même que défendait l'Éden-Concert, et la chanson moderne des Paulus et autres, celle « dont les refrains ne veulent rien dire et sont répétés par tout le monde ». C'est finalement la chanson moderne qui fait la commère, et qui présente le monde de 1888 au compère, qui n'est autre que le roi Dagobert.

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Le second tableau représente un tribunal jugeant les pièces de théâtre créées durant l'année.

Revue de l'année 1889, de M. Millot, créée à l'Éden-Concert en décembre 1889.

La commère est ici le célèbre guide conduisant les touristes à Paris et à l'Exposition.

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Revue de l'année 1890, de M. Millot, créée à l'Éden-Concert en décembre 1890.

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« Revue – Express » de V. de Cottens et G. Guitty, créée à l’ Éden-Concert en avril 1891. Les auteurs innovent en proposant une revue de printemps.

Toute la première partie est composée de jeux d'ombres projetées sur une toile transparente, évoquant les actualités de l'année et commentées par le seul compère, et s'achève par des tableaux évoquant les grands moments de la Révolution.

La suite, plus traditionnelle, évoque les victimes du grand froid qui a sévi durant l'hiver 1890, par exemple les blanchisseuses privées de travail parce que la Seine a gelé.

Revue de M. Millot, créée à l'Éden-Concert en décembre 1891.

Tout commence par une grève des compères de revue… Mais l'actualité n'est pas faite que par les grévistes !
On y trouve aussi du sport avec la course Paris-Brest et la réglementation sur le pari, de la technique avec le tout nouveau funiculaire de Belleville et les horloges pneumatiques, de la culture avec plusieurs expositions, de la politique avec le rapprochement franco-russe et bien d'autres choses encore !

Le second tableau est consacré aux actualités théâtrales.

Revue d'été de Lebreton et Moreau, créée à l’ Alcazar d'Été en juillet 1893.

Un seul acte pour cette revue d'été, qui a pour cadre l'Exposition de Chicago.

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Revue de Lebreton et Moreau, créée à la Scala en décembre 1893.

Les auteurs étaient des habitués des vaudevilles militaires et la revue s'en ressent. Le rôle du compère, un pioupiou, semble avoir été taillé sur mesures pour Polin.

La première partie passe en revue l'actualité théâtrale, puis un intermède met en scène une fausse spectatrice qui gêne avec son chapeau.
Dans le second tableau, sont évoqués successivement la réforme de l'orthographe, la sécheresse qui avait sévi cet été-là, l'évolution de l'Union latine, les élections, le remplacement du shako par le képi et les fêtes données à Toulon en l'honneur de l'escadre russe…

Revue de M. Millot, créée à l’ Alcazar d'Été en juillet 1894.

Une revue de l'année donnée dès le mois de juillet ne pouvait être que courte. De fait, cette revue que l'auteur a qualifiée de « rapide » ne comporte qu'un acte et semble quelque peu bâclée…

On y retrouve les ingrédients habituels, quelques personnalités égratignées, les événements importants comme la création du tout à l'égout, les expositions qu'il ne fallait pas manquer, les artistes en vogue, notamment Liane de Pougy, la belle Otéro et… les échassiers landais.

Et on y parle bien entendu de vélo, avec la course cycliste des artistes, mais aussi la nouvelle taxe à laquelle les vélos sont assujettis, ou encore l'interdiction faite aux avocats parisiens d'utiliser une bicyclette.

Le compère y est un certain Petit Compotier dont nous ignorons qui il peut représenter…

Revue de D.  Bonnaud et N. Blès, créée en octobre 1903.

Cette courte revue met en scène Polin et son habituel personnage de pioupiou tire-au-flanc. Au cours d'un long monologue entrecoupé de parties chantées, il évoque l'actualité des mois passés.

Sont ainsi passés en revue sur un ton humoristique, la visite du roi d'Italie, la mise en circulation d'une nouvelle pièce de monnaie, la proclamation de l'Empire du Sahara, des expériendes médicales sur des singes, l'affaire Humbert, les essais de Santos-Dumont ainsi que diverses autres choses…