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ARTICLES NÉCROLOGIQUES

 

 

Le 5 juin 1927, tous les journaux annoncent la mort de Polin. Ce n'est évidemment pas leur premier titre (ce jour-là, on se prépare à fêter Lindbergh avant son retour chez lui, et on discute ferme de savoir s'il faut supprimer le monopole des allumettes), mais un grand nombre le font sur leur une.
En voici quelques extraits, où l'on découvrira que Polin a surtout laissé de lui l'image du tourlourou d'avant guerre, mais dont on aurait oublié la grivoiserie pour ne conserver que la simplicité touchante.

Les Annales politiques et littéraires
«Le pauvre et cher Polin, qui fit la joie du dilettante et du gavroche, de l'ouvrier et de l'artiste, qui sut plaire à tous, n'est plus… Il a indubitablement créé un type: le type du tourlourou roublard et naïf, paysan près de la terre encore et que la caserne n'a pas dégrossi.
En prononçant son nom, on reverra toujours le fantassin errant à travers Paris, seul ou en compagnie de son ami Bidasse, heureux de vivre, savourant les humbles délices d'une promenade en tramway, d'une station solitaire devant le bassin des Tuileries où il se distrait en crachant des ronds dans l'eau […].
»

 

L’Avenir
«C'est, avec un très grand artiste, toute une époque qui disparaît, celle où l'on voyait dans les squares des nounous plantureuses avec de vrais seins et des pantalons rouges dont la poche laissait voir souvent — détail pris sur le vif — ce mouchoir à carreaux que Polin a rendu célèbre.»

 

Comoedia
«Le nom du grand artiste et de l'excellent homme qui vient de mourir, Polin, évoque toute une époque de vie parisienne […]. Mais les générations d'après la guerre n'ont pas connu le véritable Polin. […] Polin, troupier naïf, en culotte rouge à basanes, avec un petit képi posé de travers sur sa tête ronde et un mouchoir à carreaux s'échappant de sa poche, était, après Yvette, la figure la plus représentative et la plus aimée du café concert […].
Une liste de ses principaux succès serait longue à établir […]. A travers ce répertoire un peu limité, qu'il savait sauver de la monotonie à force d'en varier les nuances, on devinait que Polin, avec son naturel, sa finesse, son exquise sensibilité, avait toutes les qualités d'un rare comédien. Comme d'autres artistes venus du café-concert, il avait su briller dans l'opérette […]
Il laisse à ceux qui l'avait approché le souvenir d'un homme affable, simple et bon, d'une finesse et d'une modestie charmante, un peu étonné peut-être de sa carrière et d'une popularité dont il avait parfois subi avec impatience les servitudes. C'est pourtant sa légende qui le gardera de l'oubli.
»

 

Le Figaro
«Polin est mort et la dernière image vivante du soldat d'avant guerre disparaît avec lui. Elle est dans tous les yeux, et qui ne revoit sous le képi d'ordonnance la bonne figure épanouie du cavalier de deuxième classe, son air ingénu, emprunté, son sourire finaud, et sa veste n° 1 et son vaste pantalon garance à basane et le grand mouchoir à carreaux qui s'évadait de sa poche et auquel ses bonnes grosses mains de paysan un peu gauche, égaré dans le militaire, confiaient tous les secrets d'un cœur de vingt ans. Oh! ce mouchoir qui s'étirait entre ses doigts, qui se tordait, se déroulait, qui s'étalait et se tassait, combien il en a essuyé de larmes, que de rires il a étouffés et quel magique instrument de joie il a été pour la foule. […] Polin n'a pas été seulement un grand artiste de café-concert; son talent si mesuré, si fin et si vrai a trouvé dans la comédie un excellent emploi.»

 

Le Gaulois
«Il exaltait par une simple intonation la niaiserie du pioupiou, sous laquelle se cachait une finesse exquise. Et le public délirait, et tous nous faisions fête à celui qui avait si bien su synthétiser le bleu, le conscrit ébahi […].
L'artiste était la conscience même: qu'il chantât la
Tonkinoise ou On a beau faire le malin, qu'il jouât un rôle dans une pièce, il n'abordait la scène qu'en tremblant, après un travail minutieux où pas un mot, pas un geste n'était laissé au hasard. Brave Paul Marsalès! -c'était son vrai nom- nous ne verrons plus ta bonne figure candide, ton fin sourire, tes gestes gourds et naïfs, mais nous ne pourrons pas oublier les rires que nous t'avons dus si souvent; et les œuvres de charité n'oublieront pas non plus que tu leur apportas toujours sans compter l'appui de ton talent, de ta personnalité si spirituellement marquée au cachet français.»

 

Le Journal
«Il fut le grand Polin, le troubade en culotte rouge, dont la moindre sous-préfecture possédait un imitateur. Trainant sur le plancher ses énormes godillots, tourmentant entre ses doigts un énorme mouchoir à carreaux rouges, pouffant de rire et feignant la timidité, narquois, bonhomme, ingénieux, ingénu, Polin s'avançait sur la scène et l'on riait! […] Et l'on continuait de rire tout en s'attendrissant délicieusement… car Polin ne racontait pas seulement les grosses farces de la chambrée. Il parlait aussi du pays natal, et de la payse, et des rêves que fait un simple soldat devant les voitures de luxe et les belles dames en robe de soie.
À vrai dire, ce qu'adorait Polin, c'était jouer la comédie ou chanter l'opérette […] Mais c'était en troupier que le public le préférait, c'était le troupier qu'on réclamait sans cesse. Et c'est le troupier que nous reverrons quand nous évoquerons son souvenir.
»

 

Le Matin
«Polin, le joyeux Polin qui pendant plus d'un quart de siècle a promené sur toutes les scènes de France et dans tous les musics-halls de Paris et de l'étranger la silhouette rouge et bleue du troupier français. Polin qui a dit et chanté avec une finesse et une sobriété rare au caf' conc' cent couplets de Tourlourous, soutenu au refrain par des salles en délires. Polin n'est plus! […]
Polin était un grand artiste: outre de joyeuses chansons, il avait créé des pièces et même un type. En faut-il d'avantage pour se survivre dans la mémoire des hommes?
»

 

L’ Œuvre
«Pendant vingt ans, Polin incarna le tourlourou et le génie de sa naïveté malicieuse. Lorsque Polin paraissait, la bouche largement ouverte par le bon sourire des êtes simples et jouant de son mouchoir à carreaux comme une coquette joue de son éventail, il soulevait une joie attendrie sans mélange d'amertume […] Ainsi, Polin chantait les joies et les servitudes de la caserne, les lettres de la payse et les idylles innocentes sur le banc du square.»

 

Paris-Soir
«Polin vient de mourir, le gai Polin, l'irrésistible Polin, le populaire Polin… Enfin, Polin.
Toute une époque! L'époque aimable où l'antimilitarisme se nuançait d'indulgence, où l'on se contentait de blaguer l'armée, l'incarnant dans quelques types grotesques, au demeurant sympathiques: le colonel Ronchonnot, l'adjudant Flick, Pitou, le lourd et hilare Pitou aux joues rouges comme des pommes normandes, conjuguant le verbe aimer avec Nounou, sa payse, sur les bancs des squares publics, parmi les marchands de coco et d'oublis...
Polin, ce fut Pitou dans toute sa pacifique gloire. […]
Polin est mort. Il restera, pour sa gloire, un
genre Polin.»

 

Le Petit Journal
«Polin, le chanteur populaire devenu un comédien très fin et très personnel, vient de mourir à la Frette. Il n'avait que 64 ans. On n'a pas oublié les créations qu'il fit au café-concert il y a trente ans, renouvelant le type du troupier, l'air si drôlement embarrassé dans son uniforme de cuirassier aux lourdes basanes. Quantité sont devenues célèbres. Polin évolua alors et passa au théâtre […], obtenant partout de vifs succès par son jeu sincère et sa charmante gaieté.»

 

Le Petit Parisien
«C'est une des plus curieuses figures du music-hall qui disparaît, de ce music-hall d'avant guerre dont le genre apparaît à peu près perdu aujourd'hui. Ceux qui ont vu son étonnante silhouette de tourlourou, aux traits naïfs, charmants et bons, aux jambes flageolantes dans le pantalon rouge, n'en perdront jamais le souvenir. Et quelle finesse, quelle niaiserie spirituelle il apportait dans la présentation de ses chansons! […] Il apportait dans l'interprétation de ses rôles la même adorable bonhomie, la même spirituelle candeur qu'à la présentation de ses chansons. Trop vite enlevé au théâtre, où il ne put que marquer magnifiquement son passage, il reste comme une des gloires de la Chanson française.»

 

La Presse
«Polin n'est plus. À 64 ans, le joyeux tourlourou a fermé, hier à huit heures, ses petits yeux malicieux. Avec lui s'en va toute une époque heureuse, où, sans remords, on jouait au soldat.»

 

Le Temps
«[Polin] avait créé un type inoubliable en renouvelant, dans une note de la plus amusante philosophie, le classique tourlourou du café-concert. Sous son costume de cavalier en veste verte, en pantalon garance à basane, coiffé du képi d'ordonnance, son large mouchoir à carreaux à la main, il aura fait rire pendant quarante ans un public qu'il n'a jamais lassé. Sa bonne figure épanouie a prêté son masque, qui était de la meilleure comédie, à d'innombrables chansons qui ont connu les plus durables succès. Lorsqu'il aborda la scène dans le vaudeville, son talent s'y trouva tout de suite à l'aise […]»

 

 

 

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