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L'UNIFORME DE POLIN

 

affiche Polin 

L'utilisation d'un uniforme militaire comme costume de scène est relativement nouvelle à l'époque où Polin fait ce choix. En effet, il aura fallu attendre 1867 pour que les artistes de café-concert soient autorisés à chanter costumés. On considère que c'est alors Ouvrard (père) qui, vers 1877, invente ce genre qui aura tant de succès par la suite: le comique troupier.

C'est pendant ses débuts à l' Éden-Concert, vers 1890, que Polin crée son personnage, vêtu de l'uniforme si caractéristique — et si peu discret avec son large pantalon rouge — des armées de l'époque. On peut s'en faire une bonne idée avec l'illustration ci-contre (il s'agit ici d'une affiche utilisée lors d'une tournée en province).

Curieusement, Polin n'avait jamais connu l'armée avant d'endosser son uniforme, ayant été dispensé de service militaire comme soutien de famille. Et bien que, dans la réserve, son affectation ait été l'infanterie, c'est l'uniforme du cavalier qu'il choisit.
C'est donc vêtu d'un pantalon garance avec basanes (fausses bottes en cuir qui disparaitront progressivement à partir de 1899), d'une tunique bleu foncé au collet garance, fermant à l'aide de neuf boutons en étain, et d'un képi au turban lui aussi garance et au bandeau bleu foncé, que Polin amusera son public.

Ce pantalon rouge restera attaché à l'image de Polin tout au long de sa carrière.

 

 

MAIS EN 1911…

En 1911, Maurice Berteaux, ministre de la Guerre, présente au parlement le projet de nouvel uniforme. Cette idée n'est d'ailleurs pas nouvelle, puisqu'avant même que Polin ne crée son personnage, la suppression du pantalon garance, trop visible, était déjà envisagée.

Finis les pantalons rouges! Qu'en pense Polin?

«Alors, vous voulez mon avis? Mais c'est une oraison funèbre que vous me demandez-là?… Non… c'est vrai, ce que vous m'apprenez?… Plus de capotes bleues, de culottes et de képis rouges! Ah! la! la! la! la! Et c'est M. Berteaux qui a inventé cela… la nouvelle culotte! C'est mon député, vous savez! Alors, il va falloir que je modifie mon uniforme? Je ne serai plus à la mode. Et mon répertoire? Il s'écroule… Il s'émiette… Pftt!… Au vent!!… Je vois bien qu'il n'a pas songé à moi, mon député! On la regrettera, sans doute fort, au café-concert, la culotte rouge. On se plaisait à l'y voir. Sa tache lumineuse faisait bien devant la rampe. Mais — pour être sérieux — la nouvelle ne changera pas l'âme du soldat. Si cela ne rajeunit pas la chanson, cela permettra une petite nouveauté dans le genre. Et ça ne nous ruinera pas comme frais de costumes supplémentaires… Enfin, je l'aurai portée durant vingt-cinq années!…»
… et il la portera encore quinze ans plus tard!

 

 

ET LE MOUCHOIR À CARREAUX ?

L'uniforme de Polin, ce n'est pas seulement une culotte rouge, une veste et un képi. Il y a aussi un mouchoir. Un mouchoir à carreaux, rouge.

Ce mouchoir, qu'on voit pendouiller tristement de sa poche, est peut-être la pièce la plus marquante de son uniforme. C'est en effet l'unique accessoire sur lequel repose son jeu de scène. Que ce soit pour le tortiller nerveusement ou pour dissimuler un rire embarrassé, tous les prétextes sont bons pour le sortir.

Franc-Nohain disait que son mouchoir était «aussi indispensable à Polin que le fin mouchoir de dentelles à un marquis du XVIIIème siècle.» Il rêvait d'ailleurs de voir un Polin enrhumé éternuer et se moucher pour de bon dans le fameux mouchoir…

Et lorsque Polin se tourne vers le théâtre, les critiques le félicitent pour son jeu… et reviennent immanquablement au mouchoir du caf' conc' !
Polin devient un célèbre peintre ? c'est pour «ne plus se moucher avec un bruit de trompette dans un carreau de cotonnade».
Polin joue un curé ? «cela lui permet encore de faire des effets de mouchoirs à carreaux».
Polin est aux côtés de Sacha Guitry ? «malgré que rangé des pantalons rouges, il semblait prêt à tirer de sa poche son célèbre mouchoir à carreaux».
Polin devient Titin ? «il tire son mouchoir de sa poche et s'en sert de façon embarrassée».

Que serait Polin sans son fameux mouchoir à carreaux? Ce «fameux mouchoir d’ordonnance, à 64 carreaux, ce qui fait, disait-il, qu’on peut se moucher 64 fois avec le même mouchoir, sans que ce soit jamais à la même place !» comme le note Mayol dans ses Mémoires…

[On notera à ce propos qu'une chanson de Polin mentionne cette même anecdote, mais avec un mouchoir à vingt-trois carreaux. Conscient de la difficulté qu'il y aurait à fabriquer un tel mouchoir, nous inclinons à penser que le choix du nombre 23 fut dicté par la rime, et que le véritable mouchoir possède bien 64 carreaux. Les lecteurs que ce débat intéresse pourront me faire part de leurs remarques à cette adresse]

 

 

 

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